De gigantesques ombrières protègent la famille de promeneurs, des Australiens, qui ose s’aventurer sur la place des Jacobins en ce 10 juin 2066. Les haut-parleurs crachent les mélodies du moment, notamment le morceau « Vorsprung durch Technik » que la population de cette ville vieillissante connaît bien. L’instru imparable de ce morceau a été réalisée par Julia (1), l’IA officielle de l’artiste marseillais Jul, à partir du bruit autotuné de la voiture autotunée qu’il conduisait lors du 34e GP Xplorer. Nos Australiens reconnaissent le slogan d’Audi et s’en étonnent. Leurs lunettes connectées Neuralink les renseignent sans même qu’ils aient besoin de s’interroger à haute voix, ce qui leur évite d’avoir à inspirer l’air suffocant : le titre, sponsorisé par la marque allemande, est presque devenu l’hymne de la course. Après une promotion pour le prochain GP, toujours animé par Squeezie, les Australiens sont bercés par la courte virgule sonore « Xplosive Le Mans », identité de la ville depuis 2039. Cette année-là, la Ville avait finalement renoncé a renoncé à candidater à la liste du patrimoine mondial de l’Unesco pour son enceinte romaine après la révélation par Le Maine Libre que les 3700 pages du dossier avaient été traitées au siège de l’organisation internationale par l’IA d’un stagiaire. À la place, l’équipe municipale d’alors, menée par les barons du précédent maire Stéphane Le Foll, avait réussi à faire labelliser le paysage sonore de la Ville, au titre de « vestige immatériel de la civilisation thermique ». Tous les grands constructeurs avaient aidé à nourrir le projet, dont l’idée a germé lors du jumelage avec la ville berceau de Ferrari, Maranello, en 2026. Quelques élus visionnaires avaient d’ailleurs justement souligné qu’après tout, les Italiens et les Romains, c’était un peu la même chose. Dès l’année suivante, foutu pour foutu, les logos des grands constructeurs étaient projetés sur la muraille (que plus personne ne se fatigue plus à appeler enceinte), recouverte pour l’occasion d’un épais enduit luminescent, lors de la « nuit des chimères technologiques ».
Nos Australiens descendent à pied le tunnel, qui résonne du bruit d’un 6 cylindres diffusé en son spatialisé. Il y a désormais peu de voitures qui circulent en ville, alors pour honorer le cahier des charges du label Unesco, il faut des dispositifs immersifs. Dylan croit reconnaître le bruit d’une Porsche millésime 2023 ; son application « Shazam vroum vroum » lui confirme qu’il a raison et il s’autorise un large sourire d’autosatisfaction. Il est vraiment trop fort ! Nos visiteurs savourent le puissant courant d’air né du contraste thermique avant de remettre un pied dans la fournaise. Il est grand temps de chausser le casque autoréfrigéré « Dyson my fresh planet » (2). Dylan et sa progéniture rêvassent le long du mur de brique et de pixels. Subitement arraché à sa contemplation par une publicité tactile personnalisée, Dylan repense à son « black ticket ». Le green ticket a été abandonné aux alentours de 2032 après une loi interdisant d’associer des produits ou des objets à la couleur verte : les pédiatres avaient signalé que des enfants refusaient désormais de manger des yaourts qui n’étaient pas verts. Cette subite interdiction avait initialement déclenché l’ire de l’ACO, mais l’association avait décidé d’en prendre son parti. Au fond, ce machin vert ne servait à rien : il ne fallait pas fournir de preuve pour obtenir le tarif réduit, et d’ailleurs, à l’époque, le père de Dylan avait acheté un green ticket avant de prendre son vol Melbourne-Paris. Ça l’avait bien fait marrer. Il est vrai qu’il avait fait le segment Paris-Le Mans en TGV. La stratégie de décarbonation n’avait pas produit d’effets tangibles et de toute façon, la plupart des spectateurs internationaux ne s’engageaient dans la démarche du green ticket que pour payer moins cher. Bref : c’était un manque à gagner inutile pour l’ACO, alors que personne ne prenait vraiment au sérieux l’idée, un temps défendue, que la course pouvait être un « laboratoire d’innovations durables ». D’où le black ticket : noir comme le pétrole, le black ticket était un ticket beaucoup plus cher que les autres. En un temps de raréfaction et de renchérissement de la ressource pétrolière, il permettait à une minorité de clients privilégiés d’afficher leur distinction par la revendication du droit à polluer (3). Alors que le reste de la population avait été régulièrement ébranlée par les soubresauts du prix du baril et que la question du coût des mobilités était devenue l’une des questions politiques majeures, la nouvelle jetset continuait fièrement à émettre des tonnes de gaz à effet de serre dont les conséquences lui étaient d’autant plus indifférentes qu’elle ne les subissait pas. Sauf aujourd’hui, où les 48°C qu’affichait le thermomètre mettaient à rude épreuve les performances pourtant unanimement saluées du Dyson.
Demain, Dylan, Mary et leurs enfants iront sur le circuit Bugatti. Il avait été recouvert au niveau des tribunes pour répondre au problème, devenu majeur, des accidents liés à la chaleur chez les spectateurs. Les places premium, les plus chères, permettaient ainsi de profiter de la course au frais. Au-dessus, il y avait les places gratuites mais il fallait se coltiner la chaleur du soleil, et surtout l’air chaud pulsé par les blocs des climatiseurs. Dans les faits, c’était intenable et dangereux. La couverture du circuit avait toutefois eu l’avantage de limiter un peu les nuisances sonores. Dylan avait les mêmes places que l’année dernière. Il y retrouverait ses amis anglais, les Winch, et iraient ensuite s’arroser à la Lager en écoutant distraitement le concert. Les artistes qui acceptaient de se produire au Mans restaient nombreux. Cette année, c’était un chanteur français dont Dylan n’avait pas retenu le nom, qui apparemment avait fini 23e d’un concours de kitsch appelé l’Eurovision. Pendant un temps, il y eut l’espoir chez les riverains que les motorisations électriques amèneraient une ambiance de course moins bruyante. Las ! Il apparut vite que le bruit et la fureur faisaient partie consubstantielle du spectacle. D’ailleurs, les spectateurs venaient au fond pour ça, pour pouvoir communier sans culpabilité dans la nostalgie pour les moteurs thermiques et l’imaginaire de puissance brute qu’ils continuaient à véhiculer. Le Mans était devenu au fil des années une citadelle autant qu’un sanctuaire pour cette communauté globale.Dans le ciel, quelques bi-réacteurs convergeaient vers le petit aéroport du Mans, leur ronronnement se mêlant au grondement toujours audible du tunnel. L’aviation décarbonée qu’annonçait l’ancien maire Stéphane Le Foll en 2025 n’a en effet jamais vraiment vu le jour. Nos touristes australiens rejoignent leur hôtel en serpentant entre les lauriers rose et les buissons d’agave, rentrent dans l’édifice à l’impeccable conception bio-climatique. Chacun de ses membres, un peu fatigué par les interactions sociales contraintes que génère la promiscuité familiale, switch ses neuraglasses en mode « vision privée ». Pour les enfants, ce sera une partie de retrogaming avec Zelda Hopes of Coronation. Pour Mary, un reportage de « National Geographic » sur les mammifères des steppes groënlandaises. Pour Dylan, une récap sur les grandes heures des 24h. Il s’endort sur la pensée réconfortante de tous les progrès techniques accomplis depuis l’époque des pionniers.
(1) Julia a été le phénomène start-up nation de 2030, une licorne galvanisée grâce à la révélation par Jul lui-même que la totalité de ses 755 titres avaient en fait été produits par une IA.
(2) Évolution du Dyson Zone : https://www.dyson.fr/discover/innovation/nouvelles-technologies/dyson-zone
(3) L’écotartufferie de la compensation carbone avait subitement et mystérieusement disparu aux alentours de 2029.